Au « fonds » des choses : plongée au cœur des archives – I

La collection d'Émélia Lefebvre Granger

Vieilles photographies, cartes postales anciennes, lettres manuscrites… Dans cette série de trois articles, Sandrine Contant-Joannin, ethnologue et chargée de projets, lève le voile sur une collection et un fonds d’archives traités par Patrimoine culturel Vieux-Saint-Eustache. Détrompez-vous, les archives ne sont pas que de vieilles boîtes poussiéreuses! C’est plutôt un matériau bien vivant et bien parlant pour qui sait le lire…

Image en vignette : Carte postale représentant le pont de la rue Saint-Louis. (Patrimoine culturel Vieux-Saint-Eustache. Collection Émélia Lefebvre Granger.)

Avez-vous déjà fait une collection quand vous étiez jeune? D’animaux en peluche, de pièces de monnaie, de blocs Lego? Personnellement, c’était les signets que je collectionnais. En carton, en plastique, ou en plumes (!), j’en avais pour tous les goûts. Peut-être avez-vous conservé cette habitude en grandissant et avez-vous une magnifique collection de meubles antiques ou de courtepointes anciennes?

Quand on parle de collection, il s’agit d’un groupement de documents ou d’objets de diverses provenances effectué par un individu ou un groupe. Les documents ou les objets présentent toujours au moins une caractéristique commune. Par exemple, même s’ils étaient faits de différents matériaux, tous mes signets…  étaient des signets! Si certaines collections peuvent sembler bien banales, d’autres, lorsqu’elles sont transmises de génération en génération, peuvent être révélatrices à propos de l’histoire d’un lieu ou d’un savoir-faire.

La collection d'Émélia Lefebvre Granger (Patrimoine culturel Vieux-Saint-Eustache, 2022)

Récemment, on a transmis à Patrimoine culturel Vieux-Saint-Eustache une collection d’une vingtaine de cartes postales de Saint-Eustache datant environ du début du 20e siècle. Même s’il s’agit d’un petit nombre de documents, les cartes postales sont de précieux témoins de leur époque. Elles pouvaient donc nous être utiles pour toutes sortes de projets de mise en valeur de l’histoire et du patrimoine de Saint-Eustache. Ces cartes postales, accompagnées d’une lettre manuscrite du donateur, se sont retrouvées sur mon bureau un beau jour de janvier. Que fait-on quand on a des documents datant de plus d’un siècle sur son bureau un petit lundi matin, vous demandez-vous? Je dois vous avouer que, n’étant pas une habituée des archives, je me suis posé exactement la même question. Je n’allais certainement pas envoyer de carte postale à mes cousines éloignées, en tout cas! J’ai donc fait enquête.

On pourrait penser que le fait de travailler avec de vieux documents est long, redondant ou ennuyeux. Pourtant, au contraire, il y a de quoi stimuler les personnes les plus curieuses. Accompagnée d’une archiviste professionnelle, j’ai commencé le processus qui allait permettre de conserver cette petite collection. D’abord, il fallait dresser un inventaire des documents et en vérifier l’état. Quelle chance : les cartes postales étaient comme neuves, ou presque. Pour s’assurer de bien les préserver, je les ai rangées dans des pochettes sans acide, beaucoup moins dommageables que des pochettes en plastique ou en carton, et je les ai numérisées.

Le matériel nécessaire à la conservation des cartes postales : chemises, pochettes, étiquettes et crayons sans acide (Patrimoine culturel Vieux-Saint-Eustache, 2022)

Ensuite, pour faciliter la recherche au sein de la collection, j’ai classé les documents en quatre catégories : bâtiments, routes et ponts, paysages et évènements.

Cette carte postale a été classée dans la catégorie « Routes et ponts ». (Patrimoine culturel Vieux-Saint-Eustache. Collection Émélia Lefebvre Granger.)
Cette carte postale appartient à la catégorie « Paysages ». (Patrimoine culturel Vieux-Saint-Eustache. Collection Émélia Lefevbre Granger.)

C’est là que ça a commencé à devenir plus compliqué et, bien sûr, plus intéressant! Il fallait maintenant documenter la collection. Pour mieux comprendre le contexte dans lequel ont été créées les cartes postales et ce qu’elles représentent, on tente d’identifier l’année ou la période à laquelle les photos ont été prises, ce qu’on y voit et qui les a prises. Pour se faire, on peut notamment utiliser divers documents historiques et écrits scientifiques, les ressources de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), ainsi que le Grenier numérique, une plateforme web qui présente un très grand nombre de photographies d’époque de Saint-Eustache. Pour celles et ceux qui prennent le temps de fouiller, c’est une mine d’or!

La documentation de chaque carte postale peut donc demander beaucoup de travail. Par exemple, sur la carte postale ci-dessous, je pouvais déchiffrer « Villa des fleurs, Saint-Eustache ». À qui appartenait donc cette belle villa? C’est en effectuant des recherches dans les archives de journaux sur le site de BAnQ qu’une notice nécrologique parue dans le journal Le Devoir m’a mis la puce à l’oreille. On pouvait y lire que le Dr Charles-Emmanuel Marsil, ancien maire de Saint-Eustache et coroner des comtés de Deux-Montagnes et de Terrebonne, était décédé à sa « Villa des fleurs » le 18 septembre 1932. Quelques autres recherches m’ont permis de confirmer qu’il s’agissait bien de sa résidence et que celle-ci avait été construite en 1899.

Carte postale de la Villa des fleurs (Patrimoine culturel Vieux-Saint-Eustache. Collection Émélia Lefebvre Granger.)

Pour documenter des collections ou des fonds d’archives, on peut également faire appel à des témoignages oraux. Dans le cas qui nous concerne, même s’il ne s’agit pas de photos de famille, quelques informations pertinentes pouvaient m’être fournies en parlant à l’ancien propriétaire des cartes postales. J’ai relu la lettre manuscrite et j’ai constaté que c’était un homme du nom de Paul Granda qui nous avait fait parvenir la collection de sa grand-mère, Émélia Lefebvre Granger.

Émélia Lefebvre Granger devant sa résidence familiale, à Saint-Eustache, en 1907. (Collection privée de M. Paul Granda.)

Quand j’ai réussi à le rejoindre, monsieur Granda m’a expliqué que sa grand-mère était originaire de Saint-Eustache. Née en 1890, elle avait vécu à Saint-Eustache jusqu’à ce qu’elle se marie, dans la jeune vingtaine. Ni M. Granda ni moi n’en sommes certains, mais nous sommes arrivés à la conclusion que sa grand-mère aurait commencé à collectionner les cartes postales de son village quelques années avant de quitter le nid familial. À l’époque, Saint-Eustache est une destination de choix pour les villégiatrices et les villégiateurs de Montréal. Le train les y amène facilement et on retrouve de beaux hôtels tout près du bord de l’eau sur les rues Saint-Louis et Saint-Eustache. Au début des années 1900, les cartes postales sont très à la mode en Amérique du Nord et Saint-Eustache ne fait pas exception à la règle. On peut donc envoyer ou ramener des souvenirs de notre passage au village.

L'hôtel Saint-Eustache (Patrimoine culturel Vieux-Saint-Eustache. Collection Émélia Lefebvre Granger.)

Selon Paul Granda, même si sa grand-mère a quitté Saint-Eustache pour s’installer à Outremont avec son mari, elle est demeurée attachée à son village. Elle y amenait régulièrement ses enfants, Louise, Denise, Pauline et Robert, et allait y voir sa famille. Ce n’est pas pour rien qu’elle a conservé les cartes postales durant de nombreuses années!

Je trouve que c’est une grande chance de pouvoir consulter les documents qu’une personne a soigneusement préservés et transmis. Non seulement les informations sur Émélia Lefebvre Granger m’indique la période où les cartes postales ont été éditées, qui est très utile pour pour poursuivre la documentation de celles-ci, mais elles me permettent aussi de m’imaginer la personne à qui les cartes postales ont appartenu. Celle pour qui, d’abord et avant tout, ces images ont été porteuses de sens. 

Maintenant dans de bonnes conditions pour être préservée et envoie d’être bien documentée, la collection d’Émélia Lefebvre Granger continuera de témoigner d’une époque de la vie à Saint-Eustache. Parions que vous avez maintenant envie de savoir si vos grands-parents étaient des collectionneurs…

À venir : dans le prochain article, un fonds d’archives contenant plus de 30 000 images… 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Bourdeau, J.-P. (s.d.). Histoire et cartes postales – L’histoire de l’évolution de la carte postale. Musée virtuel de Prévost.
https://www.monmuseevirtuel.ca/fiches/histoire-cartes-postales-levolution-de-carte-postale  

Collection. (2002). Dans Direction des archives de France, Dictionnaire de terminologie archivistique (p. 13). https://francearchives.fr/file/4f717e37a1befe4b17f58633cbc6bcf54f8199b4/dictionnaire-de-terminologie-archivistique.pdf

Laurie, S. (1993). Le Nord des Montréalais : les Laurentides. Cap-aux-Diamants, (33), 65-68.

Vallières, M.-G. (s.d.). Maison Marsil. MG Vallieres. http://mgvallieres.com/eust/StLs136/Fiche.htm 

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